TEXTES: SAMANTHA LUNDER

PHOTOS: CHRISTIAN BONZON

Julien Conti est né aveugle, mais cela ne l’a jamais empêché d’avoir une vie ordinaire. Aujourd’hui, il pratique les arts martiaux ainsi que des courses d’obstacles extrêmes: des spartan races.

Depuis seize ans, il s’entraîne chaque semaine chez lui, dans sa chambre, ou à l’extérieur, avec Claudio Alessi, sportif qui coache l’équipe nationale de karaté kyokushinkai.

Fondée en 2003, l’association No Difference souhaite aider les personnes en situation de handicap à gagner en autonomie grâce au sport.

Un tour, puis un second. Le nunchaku prend de la vitesse et claque dans les airs. Julien bouge furtivement pour enchaîner les mouvements. Il souffle, s’encourage à pleins poumons, «on ne lâche rien». Ces quelques minutes sont intenses, mais l’effort est maîtrisé: à ses côtés, dans ce parc juste devant son appartement à Genève, Claudio, son professeur, l’observe non sans un brin de fierté dans le regard. Cela fait maintenant seize ans que le duo travaille ensemble et enchaîne les défis sportifs. Arts martiaux en tous genres, mais aussi spartan races, des courses d’obstacles à l’extérieur qui demandent autant de force physique et mentale que d’endurance: rien ne les arrête. «Le tout premier jour, je l’ai invité à venir chez moi, et quand il m’a mis le nunchaku entre les mains, j’ai cassé une lampe», se souvient en riant Julien Conti.

Comme il le dit lui-même, le Genevois de 45 ans «ne savait pas à quoi s’attendre» lorsque Claudio Alessi, grand sportif et entraîneur de l’équipe nationale de karaté kyokushinkai, l’a approché avec le désir de partager sa passion. Car, même si Julien a toujours tout fait comme tout le monde, il ne s’était jamais imaginé s’essayer aux arts martiaux. «Je suis aveugle depuis ma naissance, je n’ai aucune vue d’ensemble ou de notion d’espace! Alors pensez ma réaction quand il m’a dit de faire un huit avec le nunchaku… Comment vous dire que je ne savais absolument pas de quoi il me parlait?» Ce fameux huit, il le maîtrise désormais parfaitement et en fait une démonstration. À la fin de son mouvement, il confie qu’il lui a fallu trois ans pour qu’il comprenne la forme exacte et obtienne un tel résultat.

«Le tout premier jour, je l’ai invité à venir chez moi, et quand il m’a mis le nunchaku entre les mains, j’ai cassé une lampe»

Julien Conti

Les arts martiaux au service du quotidien

«Je peux?» lance Julien à Claudio. Avant de recommencer un nouvel enchaînement de figures, il doit, cette fois-ci, s’assurer d’être bien positionné. «Je lui demande si c’est bon, pour ne pas refaire le coup de la lampe», ne manque pas de rigoler Julien avant de reprendre les exercices. Car ils sont maintenant de retour à l’intérieur, dans sa chambre, là où la plupart de leurs entraînements se passent. S’ils vont aussi parfois au dojo – lieu où ils pratiquent ce sport – ils préfèrent privilégier cet environnement calme, où ils seront davantage concentrés. Claudio lui touche l’avant-bras et c’est reparti: à l’aide d’une bouteille de liquide vaisselle entre les mains, le coach va aiguiser les réflexes de son élève. «On va maintenant apprendre à bloquer un mouvement, mais Julien ne peut pas le voir arriver, alors on travaille cela avec le son que fera le plastique lorsque je le serre dans ma paume», raconte-t-il. Il lève sa main droite en faisant retentir le plastique, Julien réagit, son bras atteint directement sa cible. «Avec ces gestes, je ne lui apprends pas à se défendre dans la rue, car, face à un agresseur silencieux, il ne pourrait pas stopper le coup de la même manière, mais ces mouvements l’aident, ensuite, sur de toutes petites choses du quotidien», poursuit Claudio.

Se servir une tasse de thé chaud sans se brûler, éviter de trébucher sur une marche d’escalier ou de se cogner contre un cadre de porte: avec ces exercices qu’ils répètent plusieurs fois par semaine, Julien développe son autonomie. «Je vois la différence, et pourtant je m’en suis ramassé des poteaux, sourit-il. Plus sérieusement, j’ai mis du temps à me rendre compte que cela avait un réel effet sur la façon dont je bouge et fais les choses, mais cela a clairement permis de faire évoluer ma mobilité.» Il explique le constater notamment lors de ses déplacements en ville, lorsque son tracé est soudainement modifié à cause de chantiers. «Aller au boulot peut devenir une vraie compétition, et c’est très souvent le cas avec ces travaux constants à Genève!» Julien, qui est actuellement expert pour l’État en tant que testeur d’accessibilité de sites Internet pour mal-voyants, se rend au bureau à pied. «J’ai la chance d’être proche, mais, dès qu’il faut changer ses habitudes, c’est important de s’y préparer», ajoute-t-il.

«On a tous des compétences différentes»

Avec Claudio, ils pratiquent ces différentes formes d’arts martiaux, depuis seize ans, et se sont même lancés, en 2015, à la conquête de spartan races. Des courses avec de nombreux obstacles périlleux, où on n’imagine pas pouvoir se passer de nos yeux. Pour Julien, c’est loin d’être un défi insurmontable, il a couru sa seizième course le mois dernier. Claudio à ses côtés, Julien se laisse guider et fait totalement confiance à celui qui l’oriente dans l’épreuve. «Je suis le premier étonné de faire tout ça, mais, que l’on soit voyant ou non, on a tous des compétences qui sont différentes. L’essentiel, c’est le partage!» poursuit Julien. Le duo parle d’un équilibre et d’une force qui augmentent à chaque nouveau défi surmonté.

«J’ai beaucoup ramé, car cela me demande énormément de mémoriser ces gestes, mais aujourd’hui cela m’a apporté la conscience de l’effort.»

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