TEXTES: SAMANTHA LUNDER
PHOTOS: CHRISTIAN BONZON

Dans la boutique Perruques Michel, à Genève, Stéphane et son employée Amanda fabriquent des coiffures médicales pour des clients suisses ou étrangers. Sur la base de vrais cheveux, d’autres synthétiques ou en fibre naturelle, ils les créent sur-mesure, après une rencontre avec la personne, afin de lui proposer exactement ce qu’elle désire. Les deux perruquiers ont choisi ce métier pour les relations humaines qu’ils tissent au quotidien, même si ce domaine est difficile: enfants atteints d’un cancer ou grands brûlés font partie des gens à qui ils veulent redonner le sourire.

L’aiguille passe une première fois dans la chevelure. Un deuxième tour, puis encore un troisième. Dans cette petite loge, à l’arrière de la boutique, Perruques Michel, à Genève, Amanda tisse, avec précaution, sur ses genoux la perruque qui viendra dans quelques jours embellir une cliente. Entre ses mains, les bandes de cheveux bruns sont encore longues et raides. Elles pourront, plus tard, être brossées ou même bouclées. Sur mesure, cette perruque est spécialement conçue pour la personne en question. Coiffeuse perruquière, Amanda fait, tous les jours, le trajet depuis Évian pour pratiquer son métier dans l’un des rares magasins romands à fabriquer eux-mêmes leurs perruques. Elle crée et coiffe ces cheveux pour ses clients, mais les conseille également au côté de Stéphane Antille, la troisième génération de sa famille à tenir la boutique. Ici, l’espace est rempli de têtes de mannequin avec toutes une coiffure différente: les coupes sont courtes, ondulées, colorées ou grises, ce sont les modèles que les gens pourront essayer.
Peu avant 15h, la sonnette de l’entrée retentit, deux femmes poussent la porte et, avec des yeux émerveillés, touchent une première perruque. «C’est vraiment magnifique, ça», pointe la première en anglais. Stéphane l’emmène dans le deuxième local fermé par des rideaux pour discuter calmement de ses besoins. Il saisit, en un coup d’œil, pourquoi cette demoiselle est là. «On n’aurait certainement pas pensé en la voyant, mais, malgré son très jeune âge, elle a une calvitie sur une partie du crâne. Elle est venue voir pour une perruque complète, je lui ai conseillé de se pencher plutôt sur un complément capillaire.» Ce sont des postiches, qui viennent s’ajouter simplement à la coiffure d’une personne. Ainsi, pas besoin de porter une perruque entière. La cliente semble convaincue, à en croire ses exclamations derrière le rideau. Finalement, les deux Londoniennes, qui doivent prendre la direction de l’aéroport, repartiront les mains vides. Mais, pour Stéphane, le pari est réussi: «Elles sont ressorties avec le sourire, c’est tout ce qui compte et c’est le rôle principal de notre magasin, de pouvoir guider ces femmes et les accompagner.» Deux jours après notre passage, les deux femmes ont rappelé la boutique pour y revenir en 2020.

«La perruque ressemblera à ce qu’ils avaient avant»

Au quotidien, le duo accueille, avec ou sans rendez-vous, des clients de tous âges et de toutes origines. Mais surtout aux parcours de vie très différents. La majorité des demandes concerne un besoin à la suite d’une maladie. Un couple vient tout juste de prendre rendez-vous. La cinquantaine, le mari, qui porte une casquette, a été diagnostiqué d’un cancer. Il vient voir comment il pourrait conserver sa chevelure lorsqu’il devra commencer la chimiothérapie. Cette fois-ci, c’est Amanda qui l’emmène à l’arrière. «La plupart du temps, les gens viennent avant que leurs cheveux ne tombent, continue Stéphane. Cela nous permet de leur créer une perruque qui se rapprochera le plus de ce qu’ils avaient jusqu’à maintenant.» Il nous confie même que plusieurs personnes en portent sans que leurs proches soient au courant, car 90% de leurs clients garderont la même tête qu’avant. Pour que l’illusion soit parfaite, ces perruques peuvent être faites avec trois types de composants particuliers: de vrais cheveux, du synthétique ou de la fibre naturelle à base de résine d’arbre. Le choix se fera en fonction de l’aspect du cheveu original du client, mais aussi de sa sensibilité par rapport aux matières. Certaines pouvant être plus ou moins bien supportées au contact de la peau.

«Pouvoir guider ces femmes et les accompagner est le rôle principal de notre magasin»

Stéphane Antille, perruquier et responsable du magasin

En moyenne, il leur faut entre deux et cinq jours pour créer une perruque sur mesure. En cas d’urgence, des assemblages sur la base de ce qu’ils ont en magasin peuvent aussi être une solution temporaire. «Chaque approche sera différente, il faut cerner ce que chacun désire et être à l’écoute, continue Stéphane. Certains entrent en pleurs, d’autres auront des réactions plus violentes par refus de la maladie.» Il faut compter entre 150 et 1400 francs pour une perruque médicale ou un complément capillaire, qui sera, selon la couverture du client, prise en charge par les assurances maladie.

«Si je dois pleurer avec elles, je pleure»

Pour Stéphane, c’est avant tout une histoire de famille, dont les services sont essentiels aux clients. «Je sens que ce qu’on leur apporte les aidera à guérir, leur permettra de sortir comme avant. Il y a une question sociétale forte derrière, on doit faire preuve de beaucoup de bienveillance.» Chaque rencontre est marquante, explique Amanda, qui est particulièrement touchée lorsqu’elle est amenée à raser la tête de certaines femmes. Une situation courante dans le magasin pour celles qui doivent faire une chimio. Car les cheveux commencent à tomber douze à quinze jours après le début du traitement. «C’est toujours un moment très émouvant. Si je dois pleurer avec elles, je pleure, témoigne Amanda. On tourne le fauteuil, dos au miroir, le temps de raser, puis on les fait se découvrir avec la perruque. Ensuite seulement, si elles souhaitent qu’on l’enlève pour voir le crâne rasé, on le fait.» Il y a ceux qui se déplacent jusqu’au magasin genevois ou à celui qu’ils tiennent également à Lausanne. Puis il y a aussi les visites directement dans les hôpitaux. Les deux perruquiers se rendent régulièrement au service des grands brûlés ou auprès de jeunes enfants malades, pour pouvoir leur créer une perruque. «Je suis maman d’un enfant de 10 ans. Cela peut être très dur pour moi d’y aller, mais on sait pourquoi on le fait», se confie Amanda. Un métier créatif, mais aussi tout un travail psychologique que le duo doit faire chaque jour afin d’accueillir, de la meilleure manière qu’il soit, ces personnes en quête de réconfort.

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